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Publication de FIAN Allemagne

Fausses promesses

L’Alliance pour une Révolution Verte en Afrique (AGRA)

FIAN Allemagne et un consortium d’ONG internationales publient cette analyse d’impact des politiques mise en œuvre par l’AGRA pour l’augmentation de la productivité agricole en Zambie, en Tanzanie, au Kenya et au Mali. Remises dans le contexte plus large de la Révolution Verte en Afrique, ces études de cas servent de base à la formulation de recommandations concrètes en faveur de l’agroécologie et à la mise en œuvre de la Déclaration des Nations unies sur les Droits des paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurale.

Table des matières

Avant-propos
Résumé
1. L’essentiel en bref

1.1 Le retour de la Révolution Verte ? 
1.2 Un bref historique de l’AGRA 
1.3 Influence politique de l’AGRA 

2 Études de cas : L’AGRA en Zambie, en Tanzanie, au Kenya et au Mali

2.1 Zambie : à qui profite la chaîne d’approvisionnement ? 
2.2 Tanzanie : le piège de la dette 
2.3 Kenya : des engrais synthétiques pour lutter contre la faim ? 
2.4 Mali : réduction de la faim et résistance active à l’AGRA ? 

3 L’AGRA dans le contexte plus large de la Révolution Verte : AGRA contre FISP

4 AGRA : objectifs et résultats

4.1 Objectif n°1 : soutien aux petit·e·s producteur·rice·s - non atteint
4.2 Objectif n°2 : augmentation de la productivité - non atteint
4.2.1 L’augmentation de la production est davantage liée à un accroissement des surfaces cultivées qu’à une intensification des cultures 
4.2.2 Recul des aliments nutritifs 
4.2.3 Régression de la production des aliments de base 
4.3 Objectif n°3 : augmentation des revenus pour les petit·e·s producteur·rice·s et lutte contre la faim 
4.4 Bilan de l’AGRA : les objectifs fixés n’ont pas été atteints 

5 L’agroécologie comme alternative

6 Conclusions et recommandations

Annexes 

Notes

L’essentiel en bref

En 2006, la Fondation Bill et Melinda Gates et la Fondation Rockefeller lançaient l’Alliance pour une Révolution Verte en Afrique (AGRA). A les croire, les semences commerciales à haut rendement et autres engrais et pesticides synthétiques allaient permettre à l’Afrique de faire sa propre révolution agricole, entraînant une réduction de la faim et la pauvreté. L’AGRA finance divers projets et plaide auprès des gouvernements africains pour l’adoption des changements structurels qui enclencheraient une Révolution Verte en Afrique. La stratégie actuelle de l’AGRA, valable pour la période de 2017-2021, place au premier plan de son action « la politique et l’influence » : il s’agit de promouvoir des mesures permettant l’introduction d’intrants agricoles tels que les engrais synthétiques, les semences hybrides et les pesticides. En même temps, les approches alternatives, telles que l’agro-écologie, restent demeurent négligées, tant sur le plan financier que politique.

Depuis sa création, l’AGRA a reçu près d’un milliard de dollars US de contributions, dont la majeure partie provient de la Fondation Bill et Melinda Gates. D’importantes subventions ont également été accordées par les États-Unis, le Royaume-Uni et d’autres pays, parmi lesquels l’Allemagne. L’AGRA a distribué plus de 500 millions de dollars de subventions pour promouvoir sa vision de la « modernisation » de l’agriculture africaine. En outre, les gouvernements africains ont soutenu les objectifs de l’AGRA par le biais de programmes de subvention des intrants agricoles (Farm Input Subsidy Programmes, FISPs) ; cet énorme financement public devait permettre aux agriculteur·rice·s d’acheter les semences – essentiellement hybrides – et les engrais synthétiques recommandés par l’AGRA. Les subventions publiques en faveur des petit·e·s producteur·rice·s sont donc une incitation directe à l’introduction du bouquet technologique de la Révolution Verte, dans sa version AGRA. Les FISPs ont été mis en place à une échelle significative dans dix des treize pays cibles*. Sous l’égide de l’ancien Secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, les promesses initiales de l’AGRA étaient de doubler les revenus de 20 millions de ménages de petit·e·s exploitant·e·s d’ici 2020, et de réduire de moitié l’insécurité alimentaire dans 20 pays grâce à des gains de productivité.6 Au fil du temps, l’AGRA a modifié à plusieurs reprises les objectifs qu’elle s’était elle-même fixés : jusqu’à récemment, il était question de « doubler le rendement et le revenu de 30 millions de petits ménages agricoles d’ici 2020 »7. Notons que l’AGRA a supprimé ces objectifs de son propre site web, en juin 2020, sans donner de raison8. 14 ans après la création de l’Alliance, le délai que celle-ci s’était fixé pour réaliser ses objectifs est désormais atteint. La révolution annoncée a-t-elle eu lieu ?

Malgré les énormes moyens financiers, provenant en partie de l’argent des contribuables, déployés sous forme de fonds publics dédiés à la promotion de ses programmes, l’AGRA n’a jamais publiquement rendu de comptes. L’Alliance n’a pas publié d’évaluation globale de ses programmes, ni fourni d’estimations fiables du nombre de petits ménages agricoles bénéficiaires, ni fait état d’éventuels progrès en termes de rendements, de revenu net et de sécurité alimentaire. On attend toujours une évaluation transparente de la mesure dans laquelle les objectifs fixés ont été atteints. La Fondation Bill et Melinda Gates, en tant que principal donateur, n’a pas non plus publié de rapport significatif sur la réalisation des objectifs de l’AGRA. Ce manque de transparence et de suivi est étonnant pour un programme qui a influencé la politique agricole dans les pays ciblés, en encourageant l’agriculture à forte intensité d’intrants depuis de nombreuses années.9 Même la demande des chercheurs de la Tufts University 

* Éthiopie, Burkina Faso, Ghana, Kenya, Malawi, Mali, Mozambique, Niger, Nigeria, Ouganda, Rwanda, Tanzanie et Zambie (le Niger et la Zambie ont été retirés du programme, la Zambie est en passe de le réintégrer)

(Massachusetts/USA) est restée lettre morte : l’AGRA n’a fourni aucune donnée provenant d’une documentation interne ou d’un processus d’évaluation.
Pour remédier au manque de données officielles de l’AGRA, le présent rapport s’est fixé deux objectifs principaux. Premièrement, aider à combler le manque de transparence de l’AGRA, et deuxièmement, vérifier si celle-ci a atteint les buts qu’elle avait elle-même définis. A cette fin, des informations publiques ont été évaluées et des recherches originales ont été menées. D’autre part, le rapport tient à expliquer en détail pourquoi l’approche AGRA n’est pas adaptée à la réalisation des objectifs de développement durable des Nations unies (Sustainable Development Goals, SDGs) – en particulier le deuxième objectif : l’éradication de la faim.

Une grande partie de l’analyse contenue dans ce rapport se fonde sur une étude commandée par la Rosa-Luxemburg-Stiftung, pour laquelle des chercheur·se·s de la Tufts University ont examiné la production agricole, les rendements et les zones cultivées pour les principales cultures vivrières dans les 13 principaux pays cibles de l’AGRA, données nationales à l’appui. Cette étude a permis d’évaluer dans quelle mesure les programmes AGRA ont effectivement conduit à des augmentations significatives de la productivité. Les chercheur·se·s ont également analysé les données sur la pauvreté et la faim dans les 13 pays en question, afin de déterminer si les revenus de 30 millions de ménages agricoles ont, comme promis, doublé, et l’évolution de la situation de la faim dans la région par rapport à la période précédant l’intervention de l’AGRA. En outre, quatre études de cas sur le Mali, le Kenya, la Tanzanie et la Zambie ont été commandées pour obtenir des infor-mations spécifiques par pays, et pour illustrer l’influence de l’AGRA non seulement en termes de politique agricole, mais aussi de production et de pratiques locales.

Les chercheur·se·s de la Tufts University n’ont trouvé aucune preuve d’une augmentation significative de la productivité agricole, des revenus ou de la sécurité alimentaire pour les populations des 13 pays cibles.

Les données montrent plutôt que le modèle AGRA de la Révolution Verte a échoué :

–* Il existe peu de preuves d’une progression majeure des revenus ou d’une amélioration de la sécurité alimentaire des petit·e·s producteur·rice·s dans les régions concernées par l’action de l’AGRA. Le nombre de personnes en grande détresse alimentaire a même augmenté de 30 % dans les pays cibles, pour atteindre 130 millions de personnes depuis le début de l’ère AGRA.
–* Rien n’indique que la productivité ait augmenté de manière significative. Pour l’ensemble des aliments de base, les rendements dans les pays cibles n’ont augmenté en moyenne que de 18 % en douze ans. Cela correspond à un taux de croissance annuel moyen de 1,5 % – et se situe donc à un niveau presque identique à celui de l’ère pré-AGRA. Au cours des douze années précédant l’inter-vention de l’AGRA, la croissance de la productivité a été de 17 %. La croissance de la productivité a ralenti dans huit des 13 pays cibles, tandis que les rendements ont diminué dans trois pays. De quoi jeter un sérieux doute sur l’idée selon laquelle l’action de l’AGRA contribuerait à la croissance des revenus. Bien que les programmes de la Révolution Verte encouragent fortement la culture du maïs, le rendement de celle-ci n’a augmenté que de 29 %, loin des 100 % d’augmentation visés par l’AGRA.

  • Dans les cas, comme en Zambie, où la production alimen-taire de base a fortement augmenté, la pauvreté et la faim en milieu rural n’ont que très peu fléchi. La production de maïs y a progressé de plus de 150 %, mais principalement en raison de l’augmentation des surfaces cultivées. Et, de ces « progrès », les petit·e·s producteur·rice·s ne bénéfi-cient pas : la pauvreté et la faim se maintiennent à des niveaux alarmants.
  • Dans les pays où les incitations de l’AGRA ont favorisé la culture du maïs, réduisant la part de plantes plus nourris-santes et mieux résistantes au climat (comme le millet et le sorgho), l’offre de produits alimentaires diversifiés pour les petit·e·s producteur·rice·s s’est détériorée. Alors que les agriculteur·rice·s avaient l’habitude d’échanger facilement et gratuitement les semences de ces cultures traditionnelles, il leur faut désormais débourser beaucoup d’argent pour les cultures commerciales « prioritaires », comme le maïs.
  • Un grand nombre de données illustre l’impact environ-nemental négatif de l’approche AGRA.10 Citons par exemple l’acidification des sols due aux monocultures et à l’utilisation d’engrais synthétiques. L’augmentation de la production dans les pays cibles repose en grande partie sur l’expansion des terres agricoles. La forte consommation de terres et la promotion de l’utilisation d’engrais synthé-tiques, dont la production est gourmande en énergie, entraînent toutes des émissions élevées de gaz à effet de serre, ce qui aggrave les conséquences du changement climatique et complique l’adaptation des agriculteur·rice·s à ses effets.

En outre, les analyses approfondies des quatre études de cas sur le Mali, le Kenya, la Tanzanie et la Zambie, ainsi qu’une étude sur le Rwanda, fournissent des indications supplémentaires sur la manière dont l’approche AGRA non seulement ne produit pas les effets souhaités, mais aggrave la situation des petit·e·s producteur·rice·s. En Tanzanie, des cas concrets montrent comment l’intervention de l’AGRA tend à accroître la dépendance au marché, et pousse les petit·e·s producteur·rice·s à s’endetter. Ainsi, lorsque les prix du maïs étaient bas après la récolte, de nombreux agriculteur·rice·s n’ont pu que difficilement rembourser leurs dettes, en raison des coûts élevés d’investissement dans les intrants. Dans certains cas, il·elle·s ont dû vendre leur bétail pour rembourser leurs dettes. Les projets AGRA en Zambie ont également entraîné l’endettement des petit·e·s exploitant·e·s agricoles. Certain·e·s ont témoigné qu’à l’issue de la première récolte, il·elle·s n’étaient déjà plus en mesure de rembourser les prêts engagés pour l’achat d’engrais et de semences synthétiques.

Les projets de l’AGRA ne donnent pas aux petit·e·s producteur·rice·s la liberté de choisir ce qu’ils cultivent ni comment. En Tanzanie, par exemple, les agricul-teur·rice·s ne sont éligibles au soutien de l’AGRA qu’à la condition de ne pas faire de cultures mixtes. Chaque culture doit être cultivée sur un champ séparé, ce qui augmente les coûts de production et réduit globalement la diversité des cultures. Au Rwanda, les petit·e·s produc-teur·rice·s ont été condamné·e·s à des amendes lorsqu’ils ne cultivaient pas le maïs ou d’autres cultures autorisées. Les petit·e·s producteur·rice·s ont également été contraint·e·s d’utiliser des engrais synthétiques fortement subventionnés. Autre exemple : au Kenya, les agricul-teur·rice·s ne peuvent choisir ni les semences de maïs qu’ils reçoivent, ni les engrais ou pesticides synthétiques qu’ils appliquent. Comme l’ont montré nos entretiens avec les petit·e·s producteur·rice·s, les responsables des projets AGRA partent du principe que les négociants en produits agrochimiques prennent les « meilleures » décisions pour les petit·e·s producteur·rice·s, menaçant ainsi leur droit à l’autodétermination et à la souveraineté alimentaire.

L’approche AGRA conduit également les petit·e·s produc-teur·rice·s à réduire la culture des aliments traditionnels et à ne cultiver qu’un nombre restreint de plantes jugées utiles. Il en résulte non seulement un déclin des cultures vivrières riches en nutriments et résistantes au climat, mais aussi la suppression des systèmes semenciers rentables, sûrs et efficaces. Au Rwanda, par exemple, le sorgho, mais aussi la patate douce et d’autres racines et tubercules, étaient les principales cultures vivrières avant l’arrivée de l’AGRA. Les statistiques pour les 13 principaux pays cibles montrent que la production de millet a diminué de 24 % sous l’ère AGRA. Dans l’ensemble, les cultures de racines et de tubercules ont enregistré une baisse de rendement de 7 %. Les arachides, une importante source de protéines dans de nombreux pays, ont connu une baisse de rendement alarmante de 23 %.

Les scientifiques et les décideurs politiques du monde entier prennent progressivement conscience des limites des modèles intensifs, notamment dans le cadre de la lutte contre le changement climatique et ses conséquences. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a récemment documenté l’impact de l’agri-culture industrielle sur le changement climatique et a appelé à des changements profonds pour à la fois atténuer les dommages causés aux petit·e·s producteur·rice·s, et les aider à s’adapter.11 La plateforme intergouverne-mentale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services, IPBES) est plus explicite encore, dénonçant l’agriculture industrielle comme l’une des principales causes de la destruction de la nature. Selon l’IPBES, l’intensification de l’agriculture entraîne une accélération de la pollution des sols et de l’eau.12


Devant le constat d’un échec de l’AGRA, il est temps que les gouvernements du Nord et ceux du continent africain changent de cap. 

Les éditeur·rice·s recommandent :

  • aux gouvernements donateurs du Nord : l’arrêt du soutien financier et politique à l’AGRA et la conversion de ses dotations financières en programmes de soutien aux petit·e·s producteur·rice·s, notamment en direction des femmes et des jeunes. La promotion accrue de méthodes agricoles adaptées au climat et écologiquement durables, comme l’agroécologie. L’agroécologie est de plus en plus reconnue et soutenue par le Comité de la Sécurité Alimentaire Mondiale (Committee on World Food Security, CFS), l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (Food and Agriculture Organization of the United Nations, FAO) et d’autres institutions gouvernementales internationales donatrices dans le monde entier.
  • L’arrêt du financement, actuel et projeté, de l’AGRA par le gouvernement allemand, et une réorientation de son soutien politique et financier vers une production alimen-taire à petite échelle, résistante aux aléas climatiques et fondée sur l’agroécologie.
  • Le retrait des gouvernements africains du programme AGRA et des autres programmes de la Révolution Verte, y compris les programmes de subvention des intrants. Il faudrait plutôt mettre en place des programmes de développement agricole qui répondent aux besoins des petit·e·s producteur·rice·s, qui contribuent à faire reculer contre la faim et la malnutrition, et qui sont résilients devant les effets du changement climatique.
  • D’une manière générale, tous les gouvernements du monde devraient mettre en œuvre les obligations découlant du Droit à l’alimentation et d’autres accords internationaux, en particulier les « Directives volon-taires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers » (Voluntary Guidelines on the Responsible Governance of Tenure, VGGT), la Déclaration des Nations unies sur les Droits des paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales (UN Declaration on the Rights of Peasants and Other People Working in Rural Areas, UNDROP) et le Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agri-culture (International Treaty on Plant Genetic Resources for Food and Agriculture, ITPGRFA, également connu sous le nom de Traité sur les droits des agriculteur·rice·s ou Traité sur les semences).