Leider ist dieser Text nicht auf Deutsch verfügbar. Originaltext: fr
24. Mai 2012

Revue Imagine : Première déconvenue judiciaire pour les accapareurs de terre

La revue Imagine a interviewé Manuel Eggen, chargé de plaidoyer chez FIAN Belgium et Peter Kayiira, représentant de la communauté Mubende en Ouganda à propos de leur combat pour la restitution des terres de la communauté Mubende.

Voici l’article publié dans la revue "Imagine demain le monde" n°91 mai & juin 2012

En Ouganda, des villageois privés de leurs terres par une plantation allemande de café ont entamé une action devant les tribunaux. En février dernier, après onze ans de procédure, un juge a tranché en leur faveur. Un premier exemple.

JPEG - 2.1 MB
Peter Kayiira
Peter Kayiira, l’instituteur ougandais qui vient, après dix ans de guérilla judiciaire, de remporter une première victoire contre les accaparements de terres.
© Jean-François Pollet

L’Ouganda n’offre pas l’image d’une Afrique en panne de développement. Les immeubles poussent à Kampala, la capitale, grâce à une croissance économique qui doit beaucoup aux exportations de café dont le pays est devenu l’un des dix premiers producteurs mondiaux. Cette prospérité venue des campagnes, les populations rurales n’y goûtent guère. Voire pas du tout, comme en témoignent les 2 000 habitants de quatre villages du district de Mubende, au centre du pays. Un matin d’août 2001, ces paisibles agriculteurs ont vu débarquer des militaires qui les ont délogés sans ménagement, battant les récalcitrants, avant de brûler cultures et maisons. Ces familles ont tout perdu en une matinée : logement, terres, outils de travail, ainsi que tout leur équipement collectif (école, église, pompe à eau). Elles ont appris plus tard que leurs villages et leurs terres avaient été concédés à un planteur de café, la Kaweri Coffee Plantation Ltd, qui a installé ses bureaux sur place, dans une ancienne école. Depuis, les familles vivent dans les forêts environnantes, cultivant les clairières, buvant une eau croupie, les puits du village étant inaccessibles, quémandant pour certains un emploi à 50 centimes la journée de dix heures de travail sur la plantation qui a ruiné leur vie.

Bouquin bleu

Onze ans après les faits, Peter Kayiira ne décolère pas. « On ne pouvait pas nous déloger », lance-t-il. En instituteur appliqué, il écrase son doigt sur la page d’un gros bouquin bleu. « Les terres appartiennent aux paysans qui les occupent, c’est un droit reconnu par la constitution et confirmé ici dans le Labour Act. » Lettré du village, Peter s’est fait le porte-parole de la lutte des paysans pour récupérer les terres. « Une véritable guérilla judiciaire, précise-t-il, car le procès est sans cesse reporté, il y a onze ans que ça dure. »
Le combat de Peter l’a déjà conduit en prison, en 2005, pour détournement de fonds en sa qualité de directeur d’école. La justice l’a acquitté six mois plus tard. Une première victoire. « L’histoire de Peter est emblématique des accaparements de terres, analyse Manuel Eggen, du FIAN (FoodFirst Information and Action Network), un réseau d’action international pour le droit à l’alimentation. Dans un Etat démocratiquement faible, ici l’Ouganda, des cultivateurs coutumiers sont délogés au mépris des lois et cela pour le plus grand profit d’une multinationale qui conduira des cultures de rente. La même histoire se répète chaque année sur des millions d’hectares. Nous suivons le procès intenté par Peter avec d’autant plus d’attention que les recours devant les tribunaux contre les accaparements sont rares. Un dénouement favorable aurait une forte valeur symbolique pour des millions de personnes. »

Justice allemande

Sur place, une association, Action Aid National Ouganda, prend en charge les frais de justice. Quant au FIAN, il a saisi la justice allemande en 2009. Kaweri Coffee Plantation Ltd est une filiale de la firme allemande Neumann Kaffee Gruppe, basée à Hambourg. En faisant expulser des paysans, la société a violé les principes de bonne conduite édictés par l’OCDE, l’Organisation de coopération et de développement économiques. Le FIAN a interpellé, en 2009, l’administration responsable du respect de ces recommandations en Allemagne. La procédure a abouti à une fin de non-recevoir, « l’administration estimant que Neumann Kaffee Gruppe ne peut être tenue pour responsable des expulsions, car elle ne pouvait savoir que les terres étaient occupées », regrette Manuel Eggen.
Reste les tribunaux ougandais. Où l’affaire a pris en février dernier une tournure favorable. Après des années d’attente, un juge a tenu une audience avec un représentant du parquet et, dans la salle, plusieurs membres de la société civile et un représentant de l’ambassade de Belgique. « L’affaire commence à être connue, souffle Manuel Eggen, dont l’organisation est à l’origine de ce battage. Le juge a été plutôt positif, il a estimé qu’au regard de la loi, les villageois pouvaient légitimement récupérer leurs terres ou demander à être indemnisés. Le juge a poussé les parties à trouver une solution à l’amiable. » Cette audience représente un début de dénouement pour Peter et ses compagnons. Elle est aussi un espoir pour des millions de paysans privés de leurs moyens de subsistance.

Jean-François Pollet